L’architectonalité [1] de la psychogéographie ou Hiéroglyphie de la dérive

16 Août, 2011 par

L’architectonalité [1] de la psychogéographie ou Hiéroglyphie de la dérive

À la mémoire de Guy Debord.

 Obscures & mystérieuses grottes dans lesquelles ils pénètrent, à la manière de serpents – des espaces de retour vers une intimité qui, « il était une fois » fut rompue par la mémoire – par la réitération & l’attardement simultanés de la mémoire – cette faculté de la conscience humaine à « s’isoler avec le divin ». Mais ne dit-on pas que « pardonner est humain, mais oublier est divin » ? Dans la réitération rituelle ou « souvenir » (dhikr) des soufis, on oublie justement le « moi » afin de se remémorer du Soi ; ainsi se remémorer c’est effacer toute séparation, & cet effacement est une forme d’oubli (dans certaines constructions clés de l’Islam, comme l’Alhambra, la réitération du dhikr en tant que texte calligrammatique [2] devient la définition même de l’espace construit comme outil mnémonique ou « Lieu de Souvenir » – non pas une décoration, mais la base même, ou principe de précipitation cristallin, de l’architecture.

 « Puisque nous sommes le Christ », comme le scandait un Frère du Libre Esprit, « l’unique issue est que ce qui est déjà parfait en nous soit réitéré »… Cependant, ce processus mène à un désapprentissage paradoxal – et donc à une perte de la peur – afin de pouvoir « se laisser conduire par ses propres sens, tel un petit enfant ».

 La grotte représente l’inconscient – le but n’est cependant pas de perdre l’inconscience, mais de retrouver ce qui nous en a séparés, ce que la conscience a « pourri ». Ainsi, au sein même de cette grotte sombre la mémoire doit-elle être paradoxalement gravée – des images clés sont réitérées (littéralement répétée dans certains cas par des dessins-palimpsestes incisifs – des images qui représentent notre intimité perdue telle un panthéon d’animaux (« avec lesquels il est bon de penser ») – chaque animal est une joie spéciale ou une fonction « divine ». Ainsi la grotte devient le premier espace architectural intentionnel, l’intersection de l’inconscient (la béatitude de la « Nature ») & du conscient (la mémoire, la réitération).

 Depuis Platon, on nous a enseigné à révérer l’anamnèse – mais descendons dans la grotte pré-platonicienne, la grotte paléolithique, afin de nous réapproprier la dialectique positive de l’amnésie – sans laquelle la mémoire n’est qu’une malédiction, se coagulant en Histoire (le degré zéro de la mémoire comme suffocation) : la première cité (Çatalk Hüyük) a déjà la forme d’un grillage, l’antithèse même de l’esthétique informe de la grotte, de ses méandres & de ses lieux extraordinaires, de ses stalagmites & stalagmites emmêlés – de son organicité (qui n’est jamais mieux exprimée que sous le terme vie minérale). Les cités de Sumer & Harappa furent dessinées de même afin de servir de grilles, cruelles abstractions de la linéarité. Tracer une ligne c’est séparer, créer une hiérarchie spatiale (entre prêtres & peuple, riches & pauvres, abondance & manque) et définir la topie (le lieu) de la mémoire vis-à-vis de l’inconscient sombre de la tribu, la grotte u-topique, la sauvagerie organique.

 Le tertium quid ou coincidentia oppositorum ici (entre « grotte » & Babylone) pourrait se retrouver dans la cité médiévale (qui survit encore aujourd’hui dans certaines régions islamiques du monde) où la cruauté excessive de la grille est apaisée – pas effacée, mais adoucie – par un raccord d’espace selon le modèle de l’arbre ou du delta d’une rivière (une bifurcation chaotique tendant à la complexité basée sur « d’étranges attracteurs » intra-dimensionnels) – un urbanisme de l’organique, de l’esthétique, & du complexe ou pluriel (par opposition à l’inorganique, l’idéologique & au simple ou total). La cité médiévale est une grotte extrudée.

 Certaines de ces cités ont induit des fêtes ou des parades pour lesquelles d’immenses emblèmes (des hiéroglyphes composites) étaient fabriqués & que l’on promenait dans le labyrinthe des rues. Des mythes & des légendes étaient joués – parfois le Bourgmestre y tenait le rôle de « bourgmestre » paradant ainsi dans le théâtre des rues pour y faire des rencontres avec des personnages symboliques (comme Bloom dans Nighttown), et renouvelant ainsi la Cité tel son Héros entreprenant l’initiation du mariage rituel avec la déesse urbaine. Ici la Cité Libre représente une conscience synchrone & ludique d’elle-même hic et nunc plutôt que de succomber au diachronisme misérabiliste du pouvoir de la violence. Dans cette Cité Hermétique nous trouvons le fondement ou la matrice des livres alchimiques emblématiques, la narrativité d’un Bosch ou d’un Breughel. Ici, la mémoire perd de sa lourdeur & prend des airs folkloriques, carnavalesques (le festival comme réitération du plaisir) avec ses formes construites qui prenant (à dessein ou selon les aléas de la décrépitude & de l’accrétion) l’apparence de seins, de phallus, de matrices, rochers & rivières, mousse & fleurs, et même vent & lumière.

 La cité-grillage babylonienne veut que la mémoire persiste au travers du temps – doux & vide temps – mais, ainsi que l’a démontré Dali, la mémoire ne persiste que dans la déliquescence du temps mesuré. La cité médiévale hermétique (telle la Jérusalem Verte de Blake) préserve la mémoire, mais de manière « désordonnée » – telle une marmelade akashique – du temps texturé & plein. « Babylone » préserve l’ordre – mais qu’advient-il de la mémoire ? N’est-elle pas transmutée dans le poison formaldéhyde de l’Histoire, le conte réitéré de notre pauvreté & de leur pouvoir, le mythe taxonomique des classes dirigeantes ? Qui pourrait nous blâmer d’arborer à la fois la nostalgie & un désir insurrectionnel pour ces allées spiralées étroites, ces escaliers sombres, ces passages & tunnels dissimulés, ces caves & celliers d’une cité qui s’est dessinée elle-même – organiquement, inconsciemment – dans une convivialité festive & secrète, & une mutabilité plantureuse et négentropique de la mémoire elle-même ?

 L’urbanisme psychique des années 60 a constitué un autre essai de se réapproprier la mémoire construite dans un projet « romantique » – rus in urbe, ainsi que l’a dit F. Law Olmstead – « Le pays dans la ville » – la réintroduction du « baroque » éternel ou forme spontanée – comme les miraculeuses et fungoïdes grottes de cinabres du taoïsme Mao Shan crées par le pouvoir imaginal de l’adepte – qui est aussi la spontanéité « divine », inconsciente & oublieuse, de la Nature. Un projet pour les constructeurs d’une quelconque No Go Zone à venir dans un futur proche – la cité de la résistance psychogéographique, une anti-grille, architectonalité de la dérive, espace festif – & Grotte de la Mémoire Fluide. Rocher & eau – la rêverie du barde, l’étourderie des dieux.

 Hakim Bey. Traduction française par Spartakus FreeMann, août 2011 e.v.

Max Ersnt, 1957.

Notes :

[1] Ce terme dérive du terme «architectone», forgé par Malevitch dans les années 20, et qui se réfère à une proto-architecture, «une formule qui peut devenir architecture pourvu qu’un programme lui soit imparti, et qu’elle devienne habitée (…)»

[2] Un calligramme est un texte souvent poétique dont la disposition graphique sur un support forme un dessin, généralement en rapport avec le sujet du texte.

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