Le Tong

7 Fév, 2002 par

Le Tong

« Les mandarins tirent leur force de la loi ; le peuple des sociétés secrètes. » (dicton chinois)

L’hiver dernier j’ai lu un livre sur les Tongs chinois (Primitive Revolutionaries of China : A Study of secret Societies in the Late Nineteenth Century, Fei-Ling Davis ; Honolulu, 1971- 77) : peut-être le premier jamais écrit par quelqu’un qui n’était pas un agent des services secrets britanniques (en fait, il a été écrit par un socialiste chinois qui est mort jeune et c’est le seul livre qu’il ait jamais écrit) & pour la première fois j’ai réalisé pourquoi j’ai toujours été attiré par les Tongs, pas seulement pour le romantisme, l’élégante décadence des décors chinois qu’ils représentaient, mais aussi pour la forme, la structure et l’essence même de la chose.

Quelques temps plus tard, lors d’une interview de William Burroughs pour le magazine Homocore, j’ai découvert que lui aussi était fasciné par les Tongs & il suggéra que cette forme était un mode parfait d’organisation pour les homos, particulièrement en cette époque de moralisme & d’hystérie de merde. J’agréerais & étendrais la recommandation à tous les groupes marginaux, et particulièrement ceux dont la jouissance implique des actes illégaux (insurrectionnels, hérétiques du sexe, « potheads ») ou une extrême excentricité (nudistes, païens, artistes post-avant-garde, etc., etc.).

Un Tong peut être défini comme une société de profit mutuel pour des gens avec un intérêt commun qui est illégal ou dangereusement marginal – d’où le nécessaire secret. Beaucoup de Tongs chinois évoluent autour de la contrebande & de l’évasion fiscale, ou le contrôle clandestin de certains trafics (en opposition avec le contrôle de l’État), ou des buts insurrectionnels politiques ou religieux (la déchéance des Mandchous par exemple – plusieurs Tongs collaborèrent avec les anarchistes durant la révolution de 1911).

Un but commun des Tongs était de collecter & d’investir les cotisations & les frais d’initiation des membres dans des fonds d’assurance pour l’indigent, le sans-emploi, la veuve & l’orphelin des membres décédés, pour les frais funéraires, etc. Dans une époque comme la nôtre où les pauvres sont pris entre le cancer-Scylla de l’industrie des assurances & l’évanescent-Charybde de la sécurité sociale & des services de soins de santé, ce besoin d’une Société Secrète pourrait bien redevenir attractif. (Les loges maçonniques furent organisées sur cette base, comme le furent les premiers syndicats illégaux & les « ordres de chevalerie » pour les travailleurs & artisans). Un autre but universel pour de telles sociétés était bien sûr la convivialité, et plus particulièrement la tenue de banquets – mais même ce passe-temps apparemment anodin peut acquérir des connotations insurrectionnelles. Dans les diverses révolutions françaises, par exemple, les clubs gastronomiques prirent le rôle des organisations radicales quand toutes autres formes de rencontres publiques étaient bannies.

Récemment, j’ai discuté avec « P.M. », l’auteur de bolo’bolo (Semitext(e) Foreign Agents Series). J’arguais que les sociétés secrètes sont à nouveau une possibilité valide pour des groupes recherchant l’autonomie & la réalisation personnelle. Il ne fut pas d’accord, mais non (comme je m’y attendais) à cause des connotations « élitistes » du secret. Il sentait que de telles formes d’organisation fonctionnent mieux pour des groupes déjà très soudés avec de forts liens économiques, ethniques/régionaux ou religieux – des conditions qui n’existent pas (ou qui n’existent qu’embryonnairement) sur la scène marginale actuelle. Il proposa plutôt l’établissement de centres de proximités multi-objets avec des dépenses qui devaient être partagées par divers groupes d’intérêts particuliers & d’objectifs micro-entrepreneurials (les artisans, des coffee-houses, des espaces de représentation, etc.). De tels centres d’importance requerront des statuts officiels (une reconnaissance de l’État), mais ne deviendraient évidemment pas visibles pour toutes sortes d’activités non officielles – marchés noirs, organisations temporaires de protestation ou d’action insurrectionnelle, de « plaisir » & de convivialité incontrôlée, etc.

Pour répondre à la critique de P.M., je n’ai pas abandonné, mais plutôt modifié mon concept de ce qu’un Tong moderne pourrait être. La structure intensément hiérarchique d’un Tong traditionnel ne marcherait évidemment pas, bien que certaines de ses formes puissent en être sauvées & utilisées de la même manière que les titres & honneurs sont utilisés dans nos « religions libres » (ou « religions étranges », religions « pour rire », cultes anarcho-néo-païens, etc.). Une organisation non hiérarchisée nous attire tout autant que les rituels, l’encens, la délicieuse emphase d’ordres occultes, – une « Esthétique Tong » comme vous pourriez l’appeler – et donc pourquoi ne pourrions-nous pas avoir aussi notre part du gâteau & la manger ? – (particulièrement si c’est un majoun (1) marocain ou un baba à l’absinthe – quelque chose d’un peu interdit. Entre autres choses, le Tong devrait être une œuvre d’art.

La règle traditionnelle stricte du secret a aussi besoin d’être modifiée. De nos jours, tout ce qui échappe au regard stupide de la publicité est déjà virtuellement secret. Beaucoup de gens à la mode semblent incapables de croire dans la réalité de quelque chose qu’ils n’ont jamais vu à la télévision – et donc échapper au fait d’être télévisualisé est déjà une quasi-invisibilité. De plus, ce qui est vu au travers de la médiation des médias devient quelque chose d’irréel & perd sa puissance (je ne m’occuperai pas de soutenir cette thèse, mais simplement je référerai le lecteur à un train-pensée qui mène de Nietzsche à Benjamin à Bataille à Barthe à Foucault à Baudrillard). Par contraste, peut-être que ce qui n’est pas vu conserve sa réalité, un enracinement dans la vie de tous les jours & donc un potentiel pour le merveilleux.

Ainsi, le Tong moderne ne peut être élitiste – mais il n’y a aucune raison qu’il ne puisse être électif. Beaucoup d’organisations non autoritaires se sont écroulées à cause du principe douteux d’une affiliation ouverte qui mène fréquemment à la prépondérance des trous-du-cul, des exploiteurs, des dégueulasses, des nevrotiques pleurnichards & des agents de police. Si un Tong est organisé autour d’un intérêt spécifique (et particulièrement un intérêt illégal ou risqué ou marginal), il a certainement le droit de se construire lui-même selon le principe des « groupes d’affinités ». Si le secret veut dire (a) éviter la publicité & (b) rejeter des membres potentiels, la « société secrète » peut difficilement être accusée de violer les principes anarchistes. En fait, de telles sociétés ont une longue & honorable histoire au sein du mouvement anti-autoritaire, des rêves de Proudhon de réanimer la Sainte-Vehme comme une sorte de « Justice Populaire », aux différents plans de Bakounine, aux « Voyageurs » de Durutti. Nous ne devrions pas permettre aux historiens marxistes de nous convaincre que de tels expédients sont « primitifs » & sont laissés de côté par « l’Histoire ». Le caractère absolu de « l’Histoire » est au mieux une proposition douteuse. Nous ne sommes pas intéressés par un retour à l’état primitif, mais par un retour DU primitif, dans la mesure où le primitif est « réprimé ».

Auparavant, les sociétés secrètes apparaissaient dans des temps & des espaces interdits par l’État, c’est à dire où & quand le peuple était divisé par la loi. À notre époque, le peuple n’est habituellement pas divisé par la loi mais par la médiation & l’aliénation (cfr. « Immédiatisme »). Par conséquent, le secret devient une résiliation de la médiation, alors que la convivialité passe d’un objectif secondaire à un objectif primaire pour la « société ». Se rencontrer simplement face-à-face est déjà une action contre les forces qui nous oppressent par l’isolement, par la solitude, par la transe des médias.

Dans une société qui renforce la séparation schizoïde entre le Travail & le Loisir, nous avons tous expérimenté la « trivialisation » de notre « temps libre », temps qui n’est organisé ni comme un travail ni comme un loisir (« Vacances » voulait dire autrefois temps « vide » – aujourd’hui elles signifient le temps qui est organisé & rempli par l’industrie des loisirs). L’objectif « secret » de la convivialité dans la société secrète devient alors une auto-structuration & une auto-valorisation du temps libre. La plupart des soirées sont vouées seulement à écouter de la musique forte & boire trop de boissons alcoolisées, non parce que nous y prenons plaisir, mais parce que l’Empire du Travail nous a imprégné avec le sentiment que le temps « vide » est un temps gaspillé. L’idée de lancer une soirée pour, disons, pour chanter des Madrigaux ensemble semble désespérément passée de mode. Mais le Tong moderne trouvera cela à la fois nécessaire & agréable de reprendre le temps libre des mains du monde marchand & de le vouer à une création partagée, à un jeu.

J’ai connaissance de plusieurs sociétés organisées, mais je ne vais sûrement pas dévoiler leurs secrets en en discutant par écrit. Il y a des gens qui n’ont pas besoin de 15 secondes de Nouvelles du Soir pour valider leur existence. Bien sûr, la presse & la radio marginale (probablement le seul média dans lequel cette « sermonnette » apparaîtra) sont de toute manière pratiquement invisibles – certainement toujours assez opaques pour le regard du Contrôle. Néanmoins, voici le principe de mon propos : les secrets devraient être respectés. Personne n’a besoin de tout savoir ! Ce dont le XXe siècle manque le plus & a le plus besoin est le tact. Nous désirons remplacer l’épistémologie démocratique par une « épistémologie dadaïste ». Soit vous êtes dans le bateau, soit vous n’y êtes pas.

Quelques-uns appelleront cela une attitude élitiste, mais elle ne l’est pas – du moins pas selon le sens qui est donné à ce mot par C. Wright Mills : « un petit groupe qui exerce son pouvoir sur ceux qui ne sont pas membres pour son propre agrandissement ». L’Immédiatisme n’est pas lui-même impliqué dans les relations de pouvoir ; – il ne désire ni être dirigé ni diriger. Le Tong contemporain ne trouve donc aucun plaisir dans la dégénérescence des institutions en conspirations. Il veut le pouvoir pour ses propres objectifs mutuels. C’est une association libre d’individus qui se sont choisis chacun comme bénéficiaire de la générosité du groupe, sa « prodigalité » (pour utiliser un terme Soufi). Si cela doit mener à une certaine forme « d’élitisme », alors qu’il en soit ainsi.

Si l’Immédiatisme commence avec des groupes d’amis qui n’essayent pas seulement de briser l’isolement, mais qui essayent aussi d’améliorer la vie de chacun, il devra bientôt prendre des formes plus complexes : la cellule d’alliés mutuellement auto-choisis, travaillant (jouant) à occuper de plus en plus de temps & d’espace en dehors des structures médiatiques & du contrôle. Alors, il tendra à devenir un réseau horizontal pour de tels groupes autonomes – et ensuite, une « tendance » – et ensuite un « mouvement » – et ensuite une toile cinétique de « zones autonomes temporaires ». À la fin, il s’efforcera de devenir le noyau d’une nouvelle société, se donnant naissance à lui-même au sein de la coquille corrompue de l’ancienne. Pour tous ces objectifs, la société secrète promet de fournir un cadre utile de clandestinité protectrice – un cloaque d’invisibilité qui devra être abandonné uniquement dans l’éventualité d’une quelconque chute de la Babylone de la Médiation…

Préparez-vous pour les Guerres Tongs !

Hakim Bey. Texte original extrait de « Immediatism » Anti-copyright 1994 by AK Press, Edinburgh/San Francisco. Traduit de l’anglais par Spartakus FreeMann – décembre 2001 e.v.

Note :

(1) Le Majoun, confiserie préparée en Inde et au Maroc, a la consistance d’une pâte épaisse qui peut être dégustée sur de la brioche ou du pain comme une confiture, fourrée dans un gâteau ou bien mangée à la p’tite cuillère.

William Blake, Satan Arousing the Rebel Angels.

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