Le Chaos & Mythes du Chaos

18 Avr, 2005 par

Le Chaos & Mythes du Chaos

Le Chaos

Le Chaos n’est jamais mort. C’est un bloc brut ; le culte d’un monstre unique, inerte & spontané, plus ultraviolet que toutes les autres mythologies (telles les ombres devant Babylone) ; l’unité-de-l’être primordiale & indifférenciée qui irradie encore sereinement comme les étendards noirs des Assassins, hasardeux & perpétuellement empoisonné.

Le Chaos vient avant tout principe d’ordre & d’entropie, il n’est ni un dieu ni un asticot, ses désirs fous renferment & définissent toutes les chorégraphies possibles, tous les éthers insignifiants & les phlogistiques (1), ses masques sont les cristallisations de ses propres absences de visage, il est tel un nuage.

Tout dans la nature est parfaitement réel, y compris la conscience, il n’y a absolument rien dont on devrait s’inquiéter. Non seulement les chaînes de la Loi ont été brisées, mais elles n’ont jamais existé ; des démons n’ont jamais gardé les étoiles, l’empire n’a jamais commencé, Éros n’est jamais devenu vieux.

Non, écoutez, voici ce qui est arrivé : ils vous ont menti, ils vous ont vendu des idées comme le bien & le mal, ils vous ont dégoûtés de votre corps & rendus honteux de votre prophétie du Chaos, ils ont inventé des mots dégueulasses pour votre amour moléculaire, ils vous ont hypnotisés dans votre inattention, ils vous ont emmerdés avec la civilisation & toutes ses émotions usuraires.

Il n’y a pas de devenir, pas de révolution, pas de lutte, pas de voie ; vous êtes déjà le monarque de votre propre peau – votre liberté inviolable n’attend que d’être complétée par l’amour des autres monarques, une politique de rêve, urgente comme le bleu du ciel.

Le rejet de tous vos droits illusoires & de toutes vos hésitations demande l’économie de quelque Âge de la Pierre – des chamanes pas des prêtres, des bardes pas des seigneurs, des chasseurs pas des policiers, des cueilleurs paléolithiques de fainéantise, nobles comme le sang, allant nus sur un signe ou peints comme des oiseaux, en équilibre sur la vague de la présence explicite, l’absence d’heure maintenant & toujours.

Les Agents du Chaos jettent des regards de feu sur tout & sur quiconque est capable de porter témoignage de leur condition, de leur fièvre de lux & voluptas. Je suis éveillé uniquement par ce que j’aime & désire jusqu’à un point de terreur – tout le reste n’est que décor, de l’anesthésie quotidienne, de la merde de cerveau, de l’ennui sous-reptilien de régime totalitaire, de la censure banale & de la douleur inutile.

Les Avatars du Chaos agissent comme des espions, des saboteurs, des criminels de l’amour fou, ni sans ego ni égoïstes, accessibles comme des enfants, maniérés comme des barbares, irrités d’obsessions, sans emploi, sensuellement dérangés, des anges-loups, des miroirs pour la contemplation, des yeux comme des fleurs, des pirates de tous les signes & de toutes les significations.

Nous voici, nous glissant entre les fissures des murs de l’église, de l’état, de l’école & de l’usine, de tous ces monolithes paranoïdes. Coupés de la tribu par la nostalgie brute, nous creusons un tunnel vers les mots perdus, les bombes imaginaires.

Le dernier acte possible est celui qui définit la perception elle-même, une corde dorée invisible qui nous connecte tous ; des danses illégales dans les corridors des tribunaux. Si nous devions nous embrasser là, ils appelleraient cela du terrorisme – alors, prenons nos flingues afin de réveiller la ville à minuit comme des bandits ivres célébrant, par une fusillade, le message du goût du Chaos.

Le Chaos n’est jamais mort.

Hakim Bey. Traduction : Spartakus FreeMann, Nadir de Libertalia, avril 2005 e.v.

(1) La théorie du phlogistique est une théorie scientifique obsolète concernant la combustion. Elle a été développée par J.J. Becher à la fin du XVIIe siècle et fut prolongée et développée par Georg Ernst Stahl.

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Mythes du Chaos

Chaos Non-Vu

Non-Possédé, Ne s’écoulant point

Chaos de la ténèbre absolue

Intouché & Intouchable.

Chant Maori.

Le Chaos se perche sur une montagne-ciel, un grand oiseau comme un sac jaune ou une boule de feu rouge, avec six pieds & quatre ailes, il n’a pas de visage, mais il danse & il chante.

Or le Chaos est un chien aux longs poils noirs, sourd & aveugle, ne possédant pas d’intestins.

Chaos l’Abysse vint le premier, ensuite la Terre / Gaïa, ensuite Désir / Éros. De ces trois procèdent deux paires – Erebus & l’Antique Nuit, l’Éther & la Lumière du Jour. N’étant ni n’étant pas, ni air, ni terre, ni espace : qu’est-ce qui était enclos ? Où ? Sous quelle protection ? Qu’était l’eau, profonde & non mesurable ?

Ni mort ni immortel, ni jour ni nuit – mais UN respira par lui-même sans souffle.

Rien d’autre. La Ténèbre enveloppée de ténèbres, eau non manifestée.

L’UN, caché par le vide, sentit la génération de la chaleur, vint à la vie Comme le Désir, première graine de l’Esprit…

Y avait-il un haut & un bas ?

Il y avait des semeurs de graines, il y avait des puissances :

L’énergie en bas, l’impulsion en haut.

Mais qui sait avec certitude ?

Rig Veda.

Tiamat l’Océan-Chaos écoule lentement de sa Matrice Vase & Mucosité, les Horizons, le Ciel & la Sagesse aqueuse. Ces rejetons grandissent dans le bruit & le fracas – Elle considère leur destruction.

Mais Marduk, le Dieu guerrier de Babylone se lève en rébellion contre la Vieille Hag & Son Chaos – des monstres, des totems chtoniens – Ver, Ogre Femelle, Grand Lion, Chien Fou, Homme Scorpion, Orage Hurlant – des dragons portant leur gloire tels des dieux – & Tiamat Elle-même un grand Serpent de Mer.

Marduk l’accuse de monter les fils contre les pères – Elle aime Brume & Nuage, principes du désordre. Marduk sera le premier à régner, à inventer le gouvernement. Dans la bataille, il blesse Tiamat & de Son corps s’ordonne le monde matériel. Il inaugure l’empire babylonien – ensuite des gibets & des entrailles sanglantes des fils incestueux de Tiamat, il crée la race humaine afin de servir à tout jamais le confort des dieux – & de leurs grands prêtres & de leurs rois oints.

Zeus le Père & les Olympiens entrèrent en guerre contre Mère Gaïa & les Titans, ces partisans du Chaos, l’antique voie de la chasse & de la cueillette, de la balade sans but, de l’androgynie & de la licence des bêtes.

Amon-Râ est assis, seul, sur la Chaos-Océan primordiale de NUN, créant tous les autres dieux en éjaculant – mais le Chaos se manifeste comme le Dragon Apophis que Ra doit détruire afin que le Pharaon puisse régner en paix – une victoire rituelle recréée journellement dans les temples impériaux afin de confondre les ennemis de l’État, de l’Ordre cosmique.

Le Chaos est Hun Tun, l’Empereur du Milieu. Un jour la Mer du Sud, Empereur Shu & la Mer du Nord, l’empereur Hu rendirent visite à Hun Tun, qui les traitait toujours bien. Voulant lui rendre sa gentillesse, ils dirent « Tous les êtres ont sept orifices pour voir, entendre, manger, chier, etc., mais le pauvre Hun Tun n’en a aucun ! Faisons en lui quelques-uns ! » Ainsi firent-ils – un orifice par jour – jusqu’au septième jour, le Chaos mort.

Mais… Le Chaos est aussi un énorme œuf de poule. En son sein P’an Ku est né & grandit pendant 18 000 ans – enfin, l’œuf s’ouvrit, divisé entre le ciel & la terre, le Yang & le Yin. Maintenant P’an Ku grandit dans une colonne qui soutient l’univers – ou mieux, il devient l’univers (souffle – vent, oeil – soleil & sang – & humeur – rivières & mers, cheveux & fouets – étoiles & planètes, sperme – perles, moelle – jade, ses puces – les êtres humains, etc.).

Ou bien il devient l’homme / le monstre Empereur Jaune. Ou bien il devient Lao Tseu, le prophète du Tao. En fait, le pauvre vieux Hun Tun est le Tao Lui-même !!!

« La musique de la nature n’a d’existence qu’en dehors des choses. Les différentes ouvertures, pipes, flûtes, tous les êtres vivants ensemble constituent la nature. Le « Je » ne peut produire des choses & les choses ne peuvent produire le « Je », qui est lui-même inexistant. Les choses sont ce qu’elles sont spontanément, non causées par quelque chose d’autre. Tout est naturel & ne sait pas pourquoi il est tel. Les 10 000 choses ont 10 000 états différents, toutes en mouvement comme s’il y avait un Véritable Seigneur pour les faire se mouvoir – mais si nous cherchons des preuves de ce Seigneur, nous échouons à les trouver » (Kuo Hsiang).

Toute conscience réalisée est un « empereur » dont l’unique forme de pouvoir est de ne rien faire pour déranger la spontanéité de la nature, du Tao. Le « sage » n’est pas le Chaos lui-même, mais plutôt un enfant loyal du Chaos – une des puces de P’an Ku, un fragment de chair de l’enfant monstrueux de Tiamat.

L’anarchisme ontologique tend à n’être en désaccord qu’avec le quiétisme taoïste. Dans notre monde, le Chaos a été rejeté par des dieux plus jeunes, moralistes, phallocrates, prêtres-banquiers, seigneurs des serfs. Si la rébellion s’avère impossible alors, au moins, une forme de Jihad spirituel peut être lancée.

Suivons les bannières de guerre du dragon noir anarchiste, Tiamat, Hun Tun.

Le Chaos n’est pas mort.

Hakim Bey. Traduction par Spartakus FreeMann, Nadir de Libertalia, avril 2005 e.v.

René Magritte, Collective Invention, 1934.

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1 commentaire

  1. Je me demande encore ce qui ne fonctionne pas et ce qui fonctionne encore, car l’utopie des indiens, des pirates, du désir, de la liberté perdure tout au long de l’existence humaine semble-t-il depuis que la vie a été endoctrinée,socialisée c’est à dire très tôt puisque déjà à Sumer on se plaignait du désordre et de la fainéantise de la jeunesse par exemple. Ce qui fonctionne pour l’un ne fonctionne pas forcément pour l’autre. Amoureux de ces utopies, imprégné de l’esprit libertaire de mai 68, militant révolutionnaire, pas encore débarrassé de toute l’idéologie de l’anarchie, de Nietzsche, des soft machines, Hendrix, Rimbaud et autres pêle-mêle exprès pour montrer que rien en fait ne t’appartiens réellement ni tes idées ni tes références. Au delà de toute cette agitation cérébrale j’ai vécu le chaos et l’anarchie avec une belle anarchiste sans logis sans lois répondant qu’à son désir, ici en Andalousie dans la nature, sous un tippie dans le froid, dans des squatts et je n’étais pas heureux, ni épanoui, plutôt comme un chien domestique qu’on aurait relâche dans la nature loin de sa gamelle, et alors plus tard après avoir subi la vindicte populaire, l’injustice au bord du désespoir j’ai repris confiance en la force intérieure qui dépasse la volonté du désir et de liberté qui est en nous, et apaisement provient de cette disposition intérieure qui fait que là ou ailleurs peu importe TAZ ou espace surveillé, peu importe, vie ou mort, juste ce passage ici à ce moment choisi ou non peu importe. Mais merci quand même pour cette ouverture ce désir d’agitation et d’existence, que chacun honore la pensée de l’autre.

    Patrick Aujard, LEON VOITUR Révolution Mondiale Immédiate : http://revolutionmondiale.blogspot.com

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